Importance d’une base de données cliniques et d’une biobanque pour les leucodystrophies : l’interview du Pr Odile Boespflug-Tanguy



Publié le Mercredi 3 avril 2013

Quand avez-vous commencé à collecter des données cliniques et des échantillons biologiques pour les patients atteints de leucodystrophie ?

Nous avons commencé à collecter les échantillons biologiques parallèlement aux données cliniques dès 1992 grâce à un réseau de recherche clinique Inserm puis au soutien de l’association ELA, du projet européen ENBDD, de la fondation pour la recherche et du CHU de Clermont Ferrand (projet FEDER).


Quelles ont été les étapes majeures dans le développement de tels outils ?

Les 10 premières années ont été consacrées à la mise en place des protocoles au niveau national et international pour la collecte et le traitement des échantillons sous la coordination d’un ingénieur de recherche:

  • Qui prélever ? Quels échantillons ? Avec quel minimum de données cliniques ?
  • Comment prélever ? Dans quelles conditions faire les envois d’échantillons ?
  • Comment traiter les échantillons pour optimiser leur conservation et leur utilisation à long terme ?

Les 10 dernières années se sont centrées sur le développement de systèmes d’information (logiciel informatique) capables d’optimiser la collecte des données biologiques et des données cliniques ainsi que les interfaces nécessaires pour les différents acteurs y compris les patients.

Ceci a nécessité une phase de réflexion en amont avec les différents acteurs (cliniciens, ingénieurs, informaticiens) sur la construction des modules de cette base et de la biobanque (de la réception du prélèvement, à sa préparation et sa conservation).

L’évolution des outils informatiques a permis une approche de plus en plus ambitieuse et complète avec :

  • une base de données cliniques construite pour permettre de rentrer des données très simples aux plus complexes (IRM) pouvant constituer un véritable « dossier médical patient » (DMP) accessible en écriture et en lecture aux différents acteurs médicaux et paramédicaux tout comme au patient
  • une base de données biologiques permettant la traçabilité, y compris pour les patients, des échantillons reçus, traités, stockés et utilisés tout comme le résultat des analyses génétiques effectuées.

La phase de réflexion comme de réalisation a été coordonnée par un chercheur en biologie-épidémiologie-biostatistique capable de faire les interfaces cliniques-biologiques et informatiques.

Une réflexion éthique a pu être menée depuis 3 ans à l’échelon européen dans le cadre du projet de recherche européen Leukotreat.

 

A ce jour, combien de patients figurent dans la base de données ? Combien d’échantillons sont conservés au sein de la biobanque ?

A ce jour, plus de 2000 familles de patients atteints de leucodystrophies sont enregistrées dans la base constituant plus de 7000 individus (cas index et membres de la famille).

Le nombre d’échantillons est de plus de 26 000 (sang, urines, plasma, sérum, LCR, ADN, lignées de  lymphoblastes et de fibroblastes, muscles, nerfs, tissus cérébraux).


Pouvez-vous nous rappeler l’intérêt de tels outils pour la recherche sur les leucodystrophies ?

Les intérêts d’une base de données associée à une biobanque sont multiples :

  • Centralisation des données cliniques et de biologie pour optimiser le suivi du patient et de ses prélèvements et connaitre l’histoire naturelle de la maladie pour chaque individu atteint
  • Identification des mécanismes physiopathologiques en cause dans les différentes formes de leucodystrophies grâce à l’analyse des échantillons biologiques conservés.  Les fibroblastes stockés depuis 20 ans peuvent bénéficier actuellement d’une technique de transformation  en cellules du système nerveux central qui a été couronnée par le prix Nobel de médecine cette année.
  • Sélection de populations homogènes de patients afin d’optimiser l’identification des nouveaux gènes en cause ou de nouveaux marqueurs utiles au diagnostic et/ou au pronostic de chaque groupe de leucodystrophies
  • Sélection de populations homogènes de patients pouvant bénéficier de thérapies innovantes

 

Pourquoi une base de données cliniques est nécessaire alors que le DMP se développe en France ?

Le DMP a pour but de collecter les données importantes pour le suivi des données de santé d’un individu. Il n’a pas vocation à optimiser la recherche clinique, moléculaire ou thérapeutique.

S’agissant de maladies rares, les données nécessaires à la prise en charge au quotidien des patients  et au développement de recherches innovantes sont identiques. Les données collectées doivent donc être les plus complètes possibles et interfacées afin de permettre une prise en charge multidisciplinaire coordonnée et une recherche clinique de qualité. Le système d’information élaboré a l’intérêt de pouvoir rendre le patient acteur de sa prise en charge et de la recherche en lui permettant de renseigner des informations précieuses en terme de diagnostic, suivi et pronostic.

 

Pouvez-vous nous donner des exemples de découvertes rendues possibles grâce à la base de données et/ou la biobanque ?

Voici quelques exemples :

  • L’identification des gènes en cause dans les leucodystrophies depuis 20 ans.
  • La recherche de corrélation entre les anomalies génétiques (génotype) et les caractéristiques cliniques (phénotype) de certaines leucodystrophies : anomalies du gène PLP et des gènes eIF2B.
  • L’identification de marqueurs diagnostiques et pronostiques dans les pathologies liées à des mutations PLP et eIF2B.
  • L’histoire naturelle de la maladie chez les patients atteints de mutations PLP, eIF2B, GFAP, MLC1.


En 2014 sera inaugurée la biobanque et la base de données cliniques à Nancy qui rassemblera dans un premier temps les données et échantillons français. Quel impact cela aura-t-il sur la recherche pour les leucodystrophies ?

Cela permettra avant tout de poursuivre le travail engagé depuis 20 ans au service des patients et des chercheurs. La gestion par l’association ELA permettra de perpétrer et d’optimiser la collecte des échantillons et des données au niveau européen et  international ainsi que son utilisation pour le plus grand nombre possible de chercheurs. Le but est tout particulièrement d’accélérer les recherches dans le domaine thérapeutique qui butent actuellement dans ces maladies individuellement rares sur :

  • l’absence d’histoire naturelle de la maladie et de marqueurs de suivi des effets thérapeutiques et
  • la nécessité de recenser de façon la plus exhaustive possible les patients pouvant bénéficier de nouvelles stratégies thérapeutiques.